Elfes : à la recherche du temps à perdre
- Antoine

- 13 juil. 2022
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 août 2022
Du fait de leur durée de vie exceptionelle, les elfes peuvent se révéler intimidants ou déroutants à roleplayer pour nous, pauvres mortels. En effet comment incarner serainement un jeune héros de 100 ans quand cet âge nous parait inatteignable et canonique ? Voici quelques pistes et idées pour surmonter cet obstacle.

Ah les elfes ! Leur charisme mystérieux, leur habileté hors du commun, leur grâce évanescente, leur arrogance blasée... On ne présente plus cette race incontournable du genre fantasy. Leur popularité ne s'est jamais démentie depuis que les créatures féériques aux contours flous des contes et légendes celtiques et nordiques renaquirent sous la plume de Tolkien en une race à la beauté et à la sagesse sans pareille, vivant presque éternellement, à l'abri des vicissitudes du monde.
Depuis, une infinité d'autres œuvres les ont incorporés à leur univers, changeant parfois quelques traits, mais gardant généralement le gros des caractéristiques définies par le "père" de la fantasy. Dans Donjons & Dragons, puisque c'est ce qui nous intéresse ici, c'est notamment leur durée de vie qui a été drastiquement revue à la baisse. D'une quasi immortalité, nos amis aux oreilles pointues ont été réduits à une banale espérance de vie de 700 ans.
Oui mais voilà, pour nous humains, sept siècles c'est long. C'est même très long. Imaginons un brave elfe français qui s'éteindrait aujourd'hui en 2022, à l'âge respectable, mais pas exceptionnel, de 700 ans. Il serait donc né en 1322, soit avant la guerre de cent ans, l'année où Charles IV, le dernier des capétiens directs, monte sur le trône. Ce qui est pour nous de l'histoire ancienne, des faits incertains teintés de légendes, serait pour lui des souvenirs de jeunesse.
Cet écart vertigineux de durée de vie perturbe tellement nos repères temporels et historiques, qu'il apparaît intimidant d'incarner un elfe dans un jeu de rôle. Et ce n'est pas tout : c'est aussi tout un rapport à l'apprentissage, à la formation d'un individu, qui est chamboulé. D&D affirme qu'un elfe est considéré comme vraiment adulte à partir de 100 ans. Une (très) longue vie d'homme donc, pour être considéré comme mature : mais que peuvent-ils donc faire pendant toutes ces années ?
Si l'on suit le Manuel des joueurs à la lettre, il est parfaitement probable de commencer une aventure au niveau 1 avec un personnage ayant peu ou prou une centaine d'années derrière lui. Pourtant lors de mes expériences en tant que DM, j'ai observé qu'une majorité de joueurs préférait incarner un elfe extrêmement jeune, généralement ne dépassant pas les 40 ans, très vraisemblablement déstabilisée par une condition si paradoxale pour nous : celle du débutant séculaire. Moi-même, dans mes parties en tant que joueur, je n'ai tout simplement jamais choisi cette race, sans doute pour les mêmes raisons. Cette appréhension, pour naturelle qu'elle soit, peut sans doute être dépassée par un effort d'imagination, et ce qui semble un obstacle au roleplay peut être transformé en atout pour incarner une perspective amusante et originale. Voyons comment.
Réevaluer notre rapport aux connaissances
En premier lieu, il convient de désamorcer cette difficulté conceptuelle majeure: celle de la formation d'un jeune individu et de son passage à l'âge adulte.
Au rythme où nous apprenons nous, humains, il nous apparait de prime abord délicat d'appréhender une formation qui durerait un siècle. Et pourtant, ne serait-ce pas là faire preuve d'orgueil ? En réalité nos connaissances sont somme toute parcellaires, tronquées et extrêmement limitées par rapport aux champs des savoirs. Il n'est d'ailleurs pas étonnant de devoir consacrer sa vie entière à un sujet en particulier pour être considéré comme un expert reconnu. Si nous avions le temps, n'en profiterions nous pas pour élargir considérablement notre savoir ? Sans aucun doute notre maturation intellectuelle prendrait beaucoup plus de temps avant que nous ne nous considérions comme "adulte".
Envisageons la formation académique d'un haut-elfe. Au lieu de ne gratter que la surface des choses, comme la nôtre, celle-ci pourrait être beaucoup plus complète, beaucoup plus dense et riche avec un niveau d'exigence bien supérieure, dans l'étendue comme dans la profondeur. L'exemple de nos cours d'Histoire est particulièrement parlant. Lors de l'enseignement primaire et secondaire nous nous contentons de survoler des périodes du passé, qui plus est particulièrement centrées sur notre seul pays. Si un siècle était alloué à notre apprentissage, à n'en pas douter nos connaissances historiques seraient à la fois plus complètes dans les détails et plus vastes dans les étendues géographiques qu'elles recouvrent. Et nous ne parlons ici que de l'Histoire...
De surcroît, nous oublions beaucoup de ce que nous apprenons. Il semble dès lors envisageable qu'un Elfe répèterait l'assimilation de notions jusqu'à ce qu'elles ne le quittent plus pour le reste de sa longue vie. Par exemple, au lieu de simplement lire un livre nécessaire à son éducation, il prendrait le temps de l'apprendre par cœur, de le commenter et d'en extraire toute la substance.
Cela n'est pas valable que pour la connaissance académique, mais aussi pour les expériences empiriques. A n'en pas douter, un elfe des bois vivant sous les frondaisons impénétrables d'une antique forêt aurait tout le temps de se familiariser avec chaque arbre, avec chaque pierre qui peuple son domaine. Il en connaîtrait les moindres recoins, les moindres sentes cachées. Il apprendrait à distinguer chaque oiseau par son simple chant, chaque animal par ses seules empreintes laissées dans l'herbe vierge des clairières inaccessibles. Pour les humains, ce savoir est celui de ceux qui consacrent une vie entière à la "pratique" d'un endroit, comme des guides ou des gardes-chasse. Dans Thecel de Léo Henry, l'héroïne embarquée avec des nautoniers s'étonne de les voir anticiper avec tant de facilité un haut-fond invisible, ce à quoi ils lui répondent : "On se croise toutes les semaines depuis 25 ans. J'ai vu grandir ce banc, je l'ai vu s'effondrer et presque disparaître certains printemps. Je sais quelle forme il aura la prochaine fois que je viendrai. Je connais ce bout de rivière mieux que mes propres enfants. Si je ferme les yeux je vois chacun de ses méandres."
Ainsi, que cela soit académique ou empirique, un savoir qui nous semblerait inatteignable ou superflu, lié à notre manque de temps, devient une étape sans doute normale de la maturation d'un esprit disposant d'un temps tellement plus étendu.
Patience et longueur de temps
Si repenser le rapport à la formation de son personnage est un début intéressant pour remplir le siècle de jeunesse des elfes, il est sans doute insuffisant de s'y arrêter. Davantage, c'est encore le rapport au rythme de vie qu'il semble important de transformer. On peut aisément imaginer que non muées par le sentiment d'urgence de vivre qui nous anime nous, humains, des créatures à l'espérance de vie pluriséculaire s'adonnent à des périodes improductives beaucoup plus longues. Nos quelques jours de repos annuels, ou nous nous contentons de dormir, manger et rêvasser pourraient devenir à l'échelle de ces êtres de très longues périodes de langueur, s'étendant sur des mois, voire des années. Pourquoi se presser ?
Savoir prendre son temps, s'octroyer de longues périodes pour méditer, se reposer en se coupant du monde ou bien au contraire simplement s'amuser, ne vivant que de fêtes, de musiques et de rires, tout cela est plus ou moins suggéré comme faisant partie de l'art de vivre elfique. C'est une idée simple à ne pas négliger pour être plus à l'aise avec votre roleplay : pendant une période qui parait déraisonnable aux humains, vous n'avez tout simplement rien fait d'extraordinaire ou même de notable, vous avez seulement pris le temps de profiter de votre incroyablement longue vie.
En plus de cette extension de l'oisiveté, j'aime à penser que la lassitude s'atteigne beaucoup moins vite, qu'ainsi un elfe puisse répéter de très nombreuses fois des expériences qui finiraient peut-être par nous ennuyer. Encore une fois, la certitude d'avoir énormément de temps conduit certainement à un amoindrissement de l'empressement (du moins à notre échelle) à tenter quelque chose de neuf. A cet égard, et à bien d'autres d'ailleurs, les elfes dans l'œuvre de Jean-Philippe Jaworski "le Cycle du vieux royaume" sont des exemples très parlants de ce rapport au temps chamboulé¹. Par exemple, dans le roman Gagner la guerre, l'elfe Eirin, pour oublier une ancienne bataille, entraîne une "compagnie folle" dans sa fugue perpétuelle : un charivari incessant dans la ville de Bourg-Preux, des générations d'hommes passées à ne faire qu'écumer les tavernes de la cité.
Dans une autre nouvelle de l'auteur, le Conte de Suzelle, c'est Annoeth, un autre elfe, qui personnifie ce détachement vis-à-vis de la temporalité. Dans l'histoire, Suzelle, une paysanne adolescente, croise la route d'Annoeth qui la complimente et lui promet de lui ramener une fleur évoquant la couleur de ses yeux. Bien que très marquée par cette rencontre, Suzelle va reprendre le cours de sa vie, qui ne va pas l'épargner, condition de paysanne oblige. Arrivé au crépuscule de sa dure et pénible existence, Suzelle devenue vieille femme recroise à sa stupéfaction un Annoeth inchangé qui finit par lui demander si elle ne connaît pas une petite fille appelée Suzelle à qui il a promis une fleur : il n'a pas encore eu le temps de s'en occuper, mais assure qu'il n'a rien oublié et reviendra avec la prochaine fois.
Décalages temporels
Cette fin à l'humour grinçant offre une piste intéressante pour votre roleplay : la confusion, ou la maladresse quant à l'échelle humaine de mesure des années. Sans aller jusqu'à l'extrême du conte, votre elfe pourrait avoir toutes les peines du monde à différencier "l'année dernière" de la dernière décennie, à considérer des évènements vieux de plusieurs années comme datant de quelques mois à peine, de la même manière que nous pouvons confondre les jours.
D'ailleurs, une fois que vous avez écarté les difficultés intimidantes du "temps à perdre", ce n'est pas la seule différence concernant la perspective de durée de vie que vous pouvez creuser. Une autre idée pourrait être une certaine forme de détachement envers les races à la durée de vie plus courte. Détachement, assez naturel, qui pourrait provenir à la fois d'une légère condescendance envers des créatures à la vie si éphémère, et également d'une forme d'auto-préservation : ne pas s'attacher trop facilement à des êtres que l'on voit faner et disparaître en quelques battements de paupière. Attention néanmoins à ne pas sombrer vers une incarnation excessive, surtout si vous jouez à plusieurs, qui reviendrait à faire de votre héros un personnage sans cœur. Pensez plutôt au rapport entre le Docteur² et ses compagnons : il ne cesse de leur montrer un vrai attachement mêlé de curiosité sincère tout en prenant soin de se protéger, dissimulant ses sentiments ou certains aspects de sa vie.
Une autre idée amusante à exploiter, autant en tant que MJ que joueur, est de jouer sur le décalage avec les repères historiques. Comme mentionné plus haut, l'Histoire ancienne des hommes est un souvenir de jeunesse pour un elfe. N'hésitez pas du coup à prendre à contre-pied certains faits, certaines légendes avec des interventions comme "La bataille de Mihrboldir il y a 300 ans? Ça ne s'est pas du tout passé comme le narre ce livre, j'y étais !". Vous pourriez également avoir connu les parents, voire les grands-parents de certains personnages alors qu'ils étaient tout jeunes et avoir lié à l'époque des rapports avec eux, faits forcément perturbants pour des humains.
Ces quelques conseils et réflexions en vrac sont loin de vouloir passer pour un guide exhaustif ou une méthodologie pour roleplayer un elfe. D'autres idées existent, d'autres approches peuvent être tout autant valables. Ils tendent simplement à répondre à des questionnements et des appréhensions que j'ai rencontrées chez certains joueurs. J'espère néanmoins qu'ils pourront inspirer certains pour tenter de nouvelles expériences et enrichir le contenu de leur roleplay...
À commencer par moi-même....
Notes
Il n'y a qu'un seul Docteur ! Et non, ce n'est pas House...




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